Guy Duchesne

Musique

Le bebop, la mondialisation
dans le respect des différences
de
Dizzy Gillespie

GD.Le bebop, la mondialisation dans le respect des différences de Dizzy Gillespie

Le trompettiste américain de jazz John Birks Gillespie naît le 21 octobre 1917 à Cheraw en Caroline du Sud. Gillespie est célèbre pour sa trompette inclinée vers le haut (ce qui ne lui procurait aucun avantage mais le distinguait des autres trompettistes), la petite barbiche qu’il portait sous sa lèvre inférieure et ses joues gonflées comme celles d’un crapaud lorsqu’il soufflait dans sa trompette.

En 1935, il quitte l’école et rapidement, il se distingue à la trompette par une technique et une vitesse de jeu à tout casser. Le talent du trompettiste vient à l’oreille de Frankie Fairfax, un joueur de trombone, qui dirige un des meilleurs orchestres de noirs à Philadelphie; ce dernier l’invite à passer une audition. Gillespie s’était vanté qu’il pouvait lire une tache de chiure de mouche sur une partition de musique et qu’il n’était pas nerveux de passer cette audition. Mais Jo Facio, qui a entendu parler des prouesses de John Birks, ne veut pas qu’il lui vole tous ses solos, il complote avec le pianiste Bill Doggett (responsable de l’audition) et ils donnent à Gillespie des partitions gribouillées dans un style de notation pas très orthodoxe préconisé par Fairfax. Lors de l’audition, Gillespie devint complètement confus et échoua l’audition. Bill Doggett déclara aux personnes présentes : « You know that little dizzy cat, the one who carries his horn around in a paper bag. He can’t read worth a damn. » (Vous savez ce petit mec étourdi, celui qui trimballe sa trompette dans un sac en papier. Il ne peut pas lire et il vaut une désapprobation.). Dorénavant, on l’appellera Dizzy Gillespie.

Dizzy est bien connu pour sa belle personnalité. Sa bonne humeur, sa jovialité, son humour le caractérisent. Pourtant, il a dû apprendre à gérer son agressivité. En 1941, le chef d’orchestre Cab Calloway n’est pas toujours d’accord avec le type d’improvisation de Gillespie qu’il appelle « musique chinoise ». L’animosité longuement mijotée devait éclater le 21 septembre. Un gros crachat tomba sur une lumière pendant que Milt Hinton faisait un solo. Cab Calloway accuse Gillespie, mais ce dernier nie (avec raison) mais, Calloway le traite de menteur. Aveuglé par la colère, Dizzy déclenche une bagarre avec son chef d’orchestre et sort un couteau alors Hinton, tentant de les séparer, a tout juste le temps de dévier le couteau qui se plante dans une fesse de Calloway. Celui-ci congédie immédiatement Gillespie. Il attribua plus tard son agression comme une immaturité face à l’autorité et une rébellion inconsciente contre son père qui le punissait corporellement dans son enfance. Dizzy devint un apôtre de la non violence mais, il ne vécut pas dans un milieu qui l’y prédisposait. Par exemple, Chano, un des collaborateurs de Gillespie dans la fondation du jazz afro-cubain, sera tué par balles peu de temps après une altercation physique avec un vendeur de drogue.

Dizzy est né dans une société de ségrégation raciale révoltante. Il voulut toute sa vie combattre le racisme. Dans un de ses tous premiers orchestres, il perd un de ses musiciens par lynchage. Rien n’est plus stupide pour Gillespie. Un jour qu’il marchait seul et à l’abri des regards, il croise un blanc armé d’un révolver qui lui dit que les noirs sont de bons danseurs et se met à tirer des balles à ses pieds. Gillespie sera marqué à vie par ces gestes idiots. À une époque où il était mal vu pour un homme noir de « frayer » avec une femme blanche on arrête Dizzy Gillespie le 11 décembre 1964, pour une affaire de reconnaissance de paternité suite à une liaison avec une femme blanche, face à Jeanie Bryson née en 1958. Les tests sanguins ne prouvèrent pas la paternité mais en 1965, Gillespie décida de la reconnaître. Certains dirent que Dizzy avait fait cette reconnaissance pour éviter les réactions racistes contre lui. En fait, Jeanie Bryson lui ressemble beaucoup (malgré un teint plutôt pâle) et elle est devenue chanteuse de jazz! En 1964, Gillespie se déclare candidat aux élections présidentielles américaines. Il annonce qu’il va nommer des personnes noires à des postes importants et qu’il va lutter contre le racisme. Heureusement pour sa santé, il retire sa candidature en faveur de Lyndon B. Johnson.

Il n’y a pas de jazzman plus international que Dizzy Gillespie. En plus de faire connaître le bebop dans le monde entier, il fonde la révolution du jazz afro-cubain à la fin des années 40. On appelle aujourd’hui ce dernier le « latin jazz ». Il n’oublia jamais ses racines africaines aussi, il voyagea souvent en Afrique. On peut même dire que toute sa musique est teintée de rythmes africains. En 1956, le Département d’État américain lui avait demandé de faire connaître le jazz en Yougoslavie, au Moyen Orient et en Amérique du Sud. Gillespie sera honoré et décoré par plusieurs chefs d’État au cours de sa vie.

Imaginez-vous que pendant la prohibition, la marijuana était légale aux États-Unis (elle ne fut interdite que tard dans les années 30) d’où sa grande popularité. L’univers du jazz a rapidement trempé dans la cocaïne, l’héroïne, les drogues de toutes sortes et l’alcool. Tout prédisposait Gillespie à connaître le sort de son acolyte et cofondateur du bebop, Charlie Parker, mort usé par la drogue à 34 ans! La pathologie de Parker finira par le séparer de Dizzy. Certains attribuent ce mérite à sa femme, Lorraine, qu’il a épousée en 1940 et qui a veillé sur lui toute sa vie. Il ne développera jamais de dépendance.

On ne peut parler de Gillespie sans aborder la spiritualité. On a qu’à penser à l’influence qu’avaient eue sur lui les messes chantées dans les églises afro-américaines de son enfance. Ces chants basés sur la réplique et le rythme le marquèrent. Pour lui le rythme est au centre de la musique et la musique est une question de rythme (il faut faire danser les notes). Il se réfugie graduellement dans la spiritualité pour lutter contre les démons du jazz. Tout devait donc le prédisposer à prendre une nouvelle confession religieuse. En 1965, Dizzy se convertit au Bahaïsme. Il s’agit d’une religion monothéiste qui a pour but d’unir l’humanité dans sa diversité (aujourd’hui 100 000 centres à travers le monde, centre principal est à Haïfa en Israël et 7 millions de membres dans 193 pays). En 1965, Dizzy, qui n’est pas un ange, se fait passer de l’héroïne pour de la cocaïne; son corps réagit très mal et il fait même un arrêt cardiaque. Cet épisode le renforce dans sa foi bahaïste.

Dizzy Gillespie est célèbre pour avoir fondé le bebop. Ce type de jazz a succédé au swing mais, il est apparu graduellement. Alors que dans les années 20 tout le monde voulait jouer comme Armstrong, Roy Eldridge introduisait une nouvelle tendance. Armstrong jouait légèrement derrière le beat, créant ainsi une tension puis attaquait avec un solo à la fin de ce beat. Eldridge attaquait le milieu du beat avec des notes insistantes et fougueuses. Alors qu’Armstrong attaquait sélectivement avec les aigus pour créer un effet dramatique, le registre du haut était l’habitat naturel d’Eldridge. Gillespie s’est rapidement inspiré d’Eldridge mais, à la différence qu’il avait un son clair et pur comme Armstrong. À la batterie, d’importants changements se mirent en place. Avec le batteur Chick Webb, vers 1930, le batteur n’est plus un simple accompagnateur, il dirige l’orchestre avec un pouvoir hypnotique et il peut faire de brillants solos en exploitant les éléments de percussions avec la possibilité de faire des contrepoints rythmiques entre des éléments contrôlés par ses pieds et ceux contrôlés par ses bâtons. Un peu plus tard, Jo Jones voulut créer un battement plus fluide en développant des techniques où les sons métalliques s’harmonisaient avec le battement des caisses. Kenny Clark, un fondateur du bebop, poussa plus loin la pensée de l’harmonie; le batteur doit accompagner les solistes. Un autre fondateur du bebop fait sa contribution : c’est Charlie Parker. Dès que Gillespie rencontra Parker, il fut frappé par le phrasé du saxophoniste et la nouvelle musique qu’il veut fonder doit absolument intégrer ce type d’interprétation. Personne ne joue comme Parker (le Mozart du jazz), il a un phrasé linéaire qui n’est pas limité par les mesures. Mais il manquait encore un élément, la «flatted fifth ». On ne sait pas trop historiquement pourquoi les pères du bebop utilisèrent ce terme car on devrait plutôt l’appeler la « sharpened fourth ». C’est le mystérieux pianiste Thelonious Sphere Monk qui en a fait la découverte. Gillespie et ses collègues utilisèrent l’harmonie chromatique dans le but de rendre leur musique plus fluide. Dans le swing, on utilise l’harmonie diatonique qui est basée sur sept notes de l’échelle qui comportent des tons et des demi-tons et les cinq notes disponibles pour compléter l’échelle sont non harmoniques et ne servent que d’embellissement. Une échelle chromatique est formée de douze demi-tons et grâce à la flatted fifth, on peut utiliser toutes les notes de l’échelle. Une échelle chromatique est charpentée par deux échelles et la « sharpened eleventh » n’est pas dissonante et elle est la septième note de la seconde octave. La flatted fifth divise l’octave exactement en deux et est exactement à trois tons de l’échelle du haut et de l’échelle du bas. En plaçant un accord à la flatted fifth, on opère une substitution de trois tons. Ainsi, dans le bebop on peut utiliser les cinq notes manquantes dans l’harmonie diatonique sans faire dissonance à condition qu’il y ait un partenariat entre les musiciens. Selon certains, le bebop a fermé plus de bars qu’il en a ouverts mais il est encore très joué aujourd’hui. Armstrong disait que dans le bebop il n’y avait pas d’air à fredonner ou sur lequel on peut danser. Dizzy a composé de grands airs de bebop comme « A Night in Tunisia ».

L’autre importante contribution de Gillespie fut le jazz afro-cubain qu’il fonda en fierté de ses racines africaines avec des Latino-Américains. Le jazz afro-cubain est africain par le rythme polyrythmique alors que le jazz américain est monorythmique. Un orchestre de jazz afro-cubain inclut au moins trois percussionnistes. Ce jazz utilise un répertoire de rythmes cubains avec en avant plan une trompette et un saxophone avec, pour emballer tout ça, tout le pouvoir d’un orchestre de swing noir. Les idées de base évoluèrent avec différents types d’ensemble pour donner le « latin jazz » actuel. Dizzy coécrira le fameux « Manteca » un remarquable morceau de jazz afro-cubain.

Au début des années 50, Gillespie a le vent dans les voiles; le bebop et le jazz afro-cubain assuraient leur pérennité et son rêve de maintenir un bigband à renommée internationale semble se concrétiser. Mais, la télévision, Elvis Presley puis, plus tard, les Beatles lui jetèrent une douche d’eau froide.

Le mondialiste, bahaïste popularise la musique du monde puis fonde le « United Nation Orchestra » dans les années 80. Un cancer du pancréas emporte un des plus grands musiciens du vingtième siècle le 6 janvier 1993. On dit de son jeu qu’il fut égalé mais pas surpassé.

Références

D. L. Maggin, The life and times of John Birks Gillespie, 2005, Harper Entertainment N.Y. É-U.

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